{"id":2032,"date":"2007-03-02T12:24:35","date_gmt":"2007-03-02T12:24:35","guid":{"rendered":"http:\/\/amrani.cc\/wp\/?p=2032"},"modified":"2007-03-02T12:24:35","modified_gmt":"2007-03-02T12:24:35","slug":"2007-3-2-qui-ecrit-encore-a-tunis-html","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/amrani.cc\/wp\/?p=2032","title":{"rendered":"Qui \u00e9crit encore \u00e0 Tunis ?"},"content":{"rendered":"<div data-src=\"v5\"><em>Tunisian intellectual Taoufik ben Brik writes on how the Ben Ali regime has emptied Tunis of its very soul and verve. A deeply sad recollection of better times for someone like me that has only known the current, dreadfully mournful and oppressive Tunis. Tunisians might inform me whether it is, as it appears, a barely disguised ode to Bourguiba.<\/p>\n<p>(Text pasted below, in French, from Le Monde.)<\/em><br \/><!--more--><\/p>\n<p><strong>L&#8217;&#233;crivain Taoufik Ben Brik d&#233;nonce la disparition des lieux de parole et d&#8217;&#233;criture dans son pays<br \/><\/strong><span style=\"font-size:18pt;\"><strong>Qui &#233;crit encore &#224; Tunis ?<\/strong><\/span><span style=\"font-size:18pt;\"><br \/><\/span><\/p>\n<p>Jusqu&#8217;au quart de si&#232;cle dernier, le si&#232;cle des si&#232;cles, les ca&#239;ds &#233;taient l&#233;gion &#224; Tunis.<\/p>\n<p>Ali Chewereb, Kamel M&#8217;bassia, Ouled Hnifa&#8230; Ils r&#233;gnaient sur des quartiers populaires. Halfaouine, Bab Souika, Bab Jedid&#8230;<\/p>\n<p>Ils mettaient une certaine agitation dans notre ville. Chicago n&#8217;&#233;tait pas tr&#232;s loin.<\/p>\n<p>Para&#238;tre &#233;tait un devoir. Le Tunisois, m&#234;me pauvre, pouvait tout perdre &#224; une table, sauf sa ga&#238;t&#233;. Il tirait sur la corde en pensant : &#8221; Demain, Allah le d&#233;brouille&#8230; &#8220;. C&#8217;&#233;tait l&#8217;&#233;poque o&#249; l&#8217;on avait parfois ray&#233; Dieu de la carte du ciel, mais o&#249; on croyait encore au diable. Salah Garmadi, le plus tunisois des &#233;crivains tunisois &#233;crivait : &#8221; Le gar&#231;on se met &#224; ranger les chaises de la terrasse, aper&#231;oit de nouveau le mendiant et lui fait :<\/p>\n<p>&#8211; Tu es encore l&#224;, toi ! Arr&#234;te ton &#233;ternel &#8221; Pour l&#8217;amour d&#8217;Allah ! &#8220;. Qu&#8217;est-ce que tu veux encore ? Que je te donne ma t&#234;te &#224; bouffer ou quoi ? Je n&#8217;ai plus rien &#224; t&#8217;offrir, mon vieux, sauf peut-&#234;tre ce fond de verre de vin.<\/p>\n<p>&#8211; Oui, donnez-le-moi, pour l&#8217;amour d&#8217;Allah !<\/p>\n<p>&#8211; Comment ! Le vin aussi, c&#8217;est pour l&#8217;amour d&#8217;Allah ! ?<\/p>\n<p>&#8211; Vous allez le jeter, non ? Alors tant qu&#8217;&#224; faire, il vaut mieux le jeter dans la bouche plut&#244;t que par terre, vous ne trouvez pas ?<\/p>\n<p>Le mendiant arrache le verre de la main de l&#8217;hilare gar&#231;on, en ingurgite le contenu ros&#233; et se pourl&#232;che les l&#232;vres !<\/p>\n<p>&#8211; C&#8217;est bon ! C&#8217;est tr&#232;s bon ! Merci Allah. &#8220;<\/p>\n<p>A l&#8217;&#233;poque le Tunisois faisait le si&#232;ge des femmes et portait un fauve pour faire la java. Il ne pensait qu&#8217;&#224; mettre un animal dans les draps de ses conqu&#234;tes. Jouer &#224; &#8221; la brute &#8221; avec des gamines de bonne famille ne l&#8217;emp&#234;chait pas d&#8217;&#234;tre un bon p&#232;re. Il &#233;tait capable de traverser quatre pays pour faire &#8221; manger sa marmaille &#8220;.<\/p>\n<p>Un exc&#232;s de vie s&#8217;abritait dans le ventre de ces citadins voraces, capables &#224; eux seuls de faire flamber toute la ville. Partout Tunis s&#8217;amusait. La Marsa, Sidi Bou Sa&#239;d, l&#8217;Ariana, Jebel Lahmar&#8230;<\/p>\n<p>Errboukh, la Zerda, l&#8217;archi-fiesta durait trois jours et trois nuits. Le baroud tonnait pour annoncer l&#8217;apoth&#233;ose des r&#233;jouissances. La place se remplissait de convives, ils se d&#233;versaient en poussant des cris de joie et en dansant le Fazani Mertah.<\/p>\n<p>C&#8217;&#233;tait quand la derni&#232;re Zarda &#224; Tunis ? La dictature a servi de clap de fin &#224; des ann&#233;es d&#8217;insouciance, de dolce vita. La saveur des choses, para&#238;t-il, n&#8217;est plus la m&#234;me.<\/p>\n<p>Tunis avait tenu son rang au grand concert du plaisir. Le ciel faisait &#224; la ville un habit de lumi&#232;re. Elle avait gliss&#233; deux cartes ma&#238;tresses dans sa manche azur. Sur la premi&#232;re, quatre couronnes : Carthage, Rome, Bagdad, Paris. Cet atout &#233;cartait Tunis de la province pour longtemps. Les racines de la ville s&#8217;abreuvaient au meilleur sang. Sur la seconde, la reine, mer M&#233;diterran&#233;e. Les longs plis de sa robe formaient autour de la ville un cercle bleu et immobile. A l&#8217;int&#233;rieur de ce cercle, le temps semblait passer moins vite. Il fallait plus de cent ans pour &#233;puiser un si&#232;cle.<\/p>\n<p>Tunis joue les prolongations, la lenteur. Elle se farde, se repoudre, se redore, elle s&#8217;&#233;tire au soleil. Elle d&#233;guste &#224; petites gorg&#233;es la fin d&#8217;une &#233;poque. Dans une maison pr&#232;s du port de plaisance de Sidi Bou Sa&#239;d, de gros b&#233;b&#233;s &#233;changent quelques propos au fond de leurs berceaux. Ils r&#234;vent &#224; haute voix d&#8217;Ali Baba et des quarante voleurs : leur babil inventera des noms &#233;trangers. Hannibal, Jughurta, Al Kahina, Salambo. La guigne marche sous les vo&#251;tes de son s&#233;same. Tous les tonneaux sont vides. On r&#233;ussit pourtant &#224; tirer une derni&#232;re bouteille de vin. Sur l&#8217;&#233;tiquette, il est &#233;crit : Autrefois.<\/p>\n<p>La derni&#232;re fiesta de Tunis fut un enterrement. Personne ne s&#8217;y trompa. Le jour qui se leva sur les invit&#233;s du palais de Carthage eut les couleurs d&#8217;un suaire. Il n&#8217;&#233;claira que des visages de cire. Il n&#8217;y eut pas de temps &#224; perdre. Tunis se d&#233;composa. Il fallut l&#8217;enterrer au cimeti&#232;re El Jallaz.<\/p>\n<p>Tunis se tasse sous un soleil africain, venu apr&#232;s le sirocco de la nuit. La lumi&#232;re d&#233;taille son abandon.<\/p>\n<p>Allong&#233;e dans sa tombe de lumi&#232;re, Tunis se fane. Elle a la beaut&#233; des jeunes veuves ou des femmes abandonn&#233;es. Les Ph&#233;niciens, les Romains, les Arabes, les Normands l&#8217;ont autrefois couverte d&#8217;or et de c&#233;ramique. Ils ont accroch&#233; sur son buste des palais et des Colis&#233;e. La ronde infinie des soupirants semble pourtant ne jamais devoir finir. Flaubert se jette &#224; ses pieds avec sa prose. Pour elle, Mahmoud Darwich a oubli&#233; sa Palestine. Cette croqueuse de talents est loin d&#8217;&#234;tre une sainte-nitouche et elle s&#8217;affiche encore avec des puissants personnages en costume sombre et se roule sans pudeur dans leur lit. Elle a connu l&#8217;argent, la force, l&#8217;esprit, la canaille. Mais la mauvaise affaire de sa tr&#232;s longue vie, elle l&#8217;a connue avec un homme trapu, aux cheveux gomin&#233;s.<\/p>\n<p>Le gomin&#233; &#233;clipsa tous les autres. Il p&#233;rimait les plus modernes, d&#233;classait les plus &#233;l&#233;gants, condamnait ses successeurs &#224; n&#8217;&#234;tre que des ayants droit.<\/p>\n<p>Le pr&#233;sident Ben Ali a mutil&#233; l&#8217;organe le plus pr&#233;cieux des Tunisois : la langue.<\/p>\n<p>Plus de cris ni de chuchotements, juste des grognements de muets. L&#8217;&#226;me de Tunis a &#233;t&#233; bris&#233;e sur un r&#233;cif d&#8217;acier. Il n&#8217;y a plus de th&#233;&#226;tre, plus de po&#233;sie, plus de roman, plus de musique, plus de danse. Un nulle part au sud. Qu&#8217;est devenu Mohamed Guerfi, le plus grand musicien tunisien, l&#8217;&#233;gal des fr&#232;res Rahabani ? Interdit de festival pour son franc parler l&#233;gendaire. Depuis six ans, il ne vit plus de sa musique. Il est contraint de brader ses biens pour survivre.<\/p>\n<p>Qu&#8217;est devenue cette conscience morale qu&#8217;&#233;tait la troupe du Nouveau Th&#233;&#226;tre de Fadel Ja&#239;bi et Fadel Jaziri ? A chaque nouvelle repr&#233;sentation, elle attirait des spectateurs de Su&#232;de, du Liban, du Maroc, d&#8217;Egypte. Qu&#8217;est devenu le plasticien Habib Chebil ? Qu&#8217;est devenu Ouled Ahmed, le po&#232;te du vin et de l&#8217;amour ? Il n&#8217;&#233;crit plus.<\/p>\n<p>Mais qui &#233;crit encore &#224; Tunis ? Se balader du c&#244;t&#233; des bars, des caf&#233;s tels que l&#8217;Univers, le Florence, la Rotonde, le Kilt, c&#8217;est entrer dans le monde des ex. Ex-journalistes, ex-&#233;crivains, ex-com&#233;diens. Les anciens temples de la parole et de l&#8217;&#233;criture ont &#233;t&#233; br&#251;l&#233;s en fum&#233;e de p&#233;tard. Les survivants de cette fellouja ont vendu leur &#226;me ou se sont exil&#233;s dans d&#8217;autres langues.<\/p>\n<p>Ce Tunis doit tout &#224; Ben Ali. Il est son professeur et lui a appris &#224; se d&#233;poss&#233;der de sa m&#233;moire. Et c&#8217;est la fin de la fin, le coup de gr&#226;ce. Seules des silhouettes immobiles animent encore cet univers de c&#233;notaphe. Des femmes au so<br \/>\nurire de marbre, des vierges &#224; l&#8217;abdomen de carton, empaill&#233;es. La nature ach&#232;ve le travail du temps et tord le cou &#224; ces fr&#234;les beaut&#233;s. Mais alors, dites-moi, que nous reste-t-il de ce Tunis disparu ?<\/p>\n<p>Quelque chose qui, assur&#233;ment, est plus beau que la gloire de ces &#233;poques si vite enfouies, plus beau que la vie m&#234;me : la pri&#232;re de l&#8217;absent.<\/p>\n<p>Taoufik Ben Brik<\/p>\n<p><em>Taoufik Ben Brik est journaliste et &#233;crivain tunisien.<\/em><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<div data-src=\"v5\"><em>Tunisian intellectual Taoufik ben Brik writes on how the Ben Ali regime has emptied Tunis of its very soul and verve. A deeply sad recollection of better times for someone like me that has only known the current, dreadfully mournful and oppressive Tunis. Tunisians might inform me whether it is, as it appears, a barely disguised ode to Bourguiba.<br \/>\n(Text pasted below, in French, from Le Monde.)<\/em><br \/>\n<!--more--><br \/>\n<strong>L&#8217;&#233;crivain Taoufik Ben Brik d&#233;nonce la disparition des lieux de parole et d&#8217;&#233;criture dans son pays<br \/>\n<\/strong><span style=\"font-size:18pt;\"><strong>Qui &#233;crit encore &#224; Tunis ?<\/strong><\/span><span style=\"font-size:18pt;\"><br \/>\n<\/span><br \/>\nJusqu&#8217;au quart de si&#232;cle dernier, le si&#232;cle des si&#232;cles, les ca&#239;ds &#233;taient l&#233;gion &#224; Tunis.<br \/>\nAli Chewereb, Kamel M&#8217;bassia, Ouled Hnifa&#8230; Ils r&#233;gnaient sur des quartiers populaires. Halfaouine, Bab Souika, Bab Jedid&#8230;<br \/>\nIls mettaient une certaine agitation dans notre ville. Chicago n&#8217;&#233;tait pas tr&#232;s loin.<br \/>\nPara&#238;tre &#233;tait un devoir. 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Le vin aussi, c&#8217;est pour l&#8217;amour d&#8217;Allah ! ?<br \/>\n&#8211; Vous allez le jeter, non ? Alors tant qu&#8217;&#224; faire, il vaut mieux le jeter dans la bouche plut&#244;t que par terre, vous ne trouvez pas ?<br \/>\nLe mendiant arrache le verre de la main de l&#8217;hilare gar&#231;on, en ingurgite le contenu ros&#233; et se pourl&#232;che les l&#232;vres !<br \/>\n&#8211; C&#8217;est bon ! C&#8217;est tr&#232;s bon ! Merci Allah. &#8221;<br \/>\nA l&#8217;&#233;poque le Tunisois faisait le si&#232;ge des femmes et portait un fauve pour faire la java. Il ne pensait qu&#8217;&#224; mettre un animal dans les draps de ses conqu&#234;tes. Jouer &#224; &#8221; la brute &#8221; avec des gamines de bonne famille ne l&#8217;emp&#234;chait pas d&#8217;&#234;tre un bon p&#232;re. Il &#233;tait capable de traverser quatre pays pour faire &#8221; manger sa marmaille &#8220;.<br \/>\nUn exc&#232;s de vie s&#8217;abritait dans le ventre de ces citadins voraces, capables &#224; eux seuls de faire flamber toute la ville. Partout Tunis s&#8217;amusait. La Marsa, Sidi Bou Sa&#239;d, l&#8217;Ariana, Jebel Lahmar&#8230;<br \/>\nErrboukh, la Zerda, l&#8217;archi-fiesta durait trois jours et trois nuits. Le baroud tonnait pour annoncer l&#8217;apoth&#233;ose des r&#233;jouissances. La place se remplissait de convives, ils se d&#233;versaient en poussant des cris de joie et en dansant le Fazani Mertah.<br \/>\nC&#8217;&#233;tait quand la derni&#232;re Zarda &#224; Tunis ? La dictature a servi de clap de fin &#224; des ann&#233;es d&#8217;insouciance, de dolce vita. La saveur des choses, para&#238;t-il, n&#8217;est plus la m&#234;me.<br \/>\nTunis avait tenu son rang au grand concert du plaisir. Le ciel faisait &#224; la ville un habit de lumi&#232;re. Elle avait gliss&#233; deux cartes ma&#238;tresses dans sa manche azur. Sur la premi&#232;re, quatre couronnes : Carthage, Rome, Bagdad, Paris. Cet atout &#233;cartait Tunis de la province pour longtemps. Les racines de la ville s&#8217;abreuvaient au meilleur sang. Sur la seconde, la reine, mer M&#233;diterran&#233;e. Les longs plis de sa robe formaient autour de la ville un cercle bleu et immobile. A l&#8217;int&#233;rieur de ce cercle, le temps semblait passer moins vite. Il fallait plus de cent ans pour &#233;puiser un si&#232;cle.<br \/>\nTunis joue les prolongations, la lenteur. Elle se farde, se repoudre, se redore, elle s&#8217;&#233;tire au soleil. Elle d&#233;guste &#224; petites gorg&#233;es la fin d&#8217;une &#233;poque. Dans une maison pr&#232;s du port de plaisance de Sidi Bou Sa&#239;d, de gros b&#233;b&#233;s &#233;changent quelques propos au fond de leurs berceaux. Ils r&#234;vent &#224; haute voix d&#8217;Ali Baba et des quarante voleurs : leur babil inventera des noms &#233;trangers. Hannibal, Jughurta, Al Kahina, Salambo. La guigne marche sous les vo&#251;tes de son s&#233;same. Tous les tonneaux sont vides. On r&#233;ussit pourtant &#224; tirer une derni&#232;re bouteille de vin. Sur l&#8217;&#233;tiquette, il est &#233;crit : Autrefois.<br \/>\nLa derni&#232;re fiesta de Tunis fut un enterrement. Personne ne s&#8217;y trompa. Le jour qui se leva sur les invit&#233;s du palais de Carthage eut les couleurs d&#8217;un suaire. Il n&#8217;&#233;claira que des visages de cire. Il n&#8217;y eut pas de temps &#224; perdre. Tunis se d&#233;composa. Il fallut l&#8217;enterrer au cimeti&#232;re El Jallaz.<br \/>\nTunis se tasse sous un soleil africain, venu apr&#232;s le sirocco de la nuit. La lumi&#232;re d&#233;taille son abandon.<br \/>\nAllong&#233;e dans sa tombe de lumi&#232;re, Tunis se fane. Elle a la beaut&#233; des jeunes veuves ou des femmes abandonn&#233;es. Les Ph&#233;niciens, les Romains, les Arabes, les Normands l&#8217;ont autrefois couverte d&#8217;or et de c&#233;ramique. Ils ont accroch&#233; sur son buste des palais et des Colis&#233;e. La ronde infinie des soupirants semble pourtant ne jamais devoir finir. Flaubert se jette &#224; ses pieds avec sa prose. Pour elle, Mahmoud Darwich a oubli&#233; sa Palestine. Cette croqueuse de talents est loin d&#8217;&#234;tre une sainte-nitouche et elle s&#8217;affiche encore avec des puissants personnages en costume sombre et se roule sans pudeur dans leur lit. Elle a connu l&#8217;argent, la force, l&#8217;esprit, la canaille. Mais la mauvaise affaire de sa tr&#232;s longue vie, elle l&#8217;a connue avec un homme trapu, aux cheveux gomin&#233;s.<br \/>\nLe gomin&#233; &#233;clipsa tous les autres. Il p&#233;rimait les plus modernes, d&#233;classait les plus &#233;l&#233;gants, condamnait ses successeurs &#224; n&#8217;&#234;tre que des ayants droit.<br \/>\nLe pr&#233;sident Ben Ali a mutil&#233; l&#8217;organe le plus pr&#233;cieux des Tunisois : la langue.<br \/>\nPlus de cris ni de chuchotements, juste des grognements de muets. L&#8217;&#226;me de Tunis a &#233;t&#233; bris&#233;e sur un r&#233;cif d&#8217;acier. Il n&#8217;y a plus de th&#233;&#226;tre, plus de po&#233;sie, plus de roman, plus de musique, plus de danse. Un nulle part au sud. Qu&#8217;est devenu Mohamed Guerfi, le plus grand musicien tunisien, l&#8217;&#233;gal des fr&#232;res Rahabani ? Interdit de festival pour son franc parler l&#233;gendaire. Depuis six ans, il ne vit plus de sa musique. Il est contraint de brader ses biens pour survivre.<br \/>\nQu&#8217;est devenue cette conscience morale qu&#8217;&#233;tait la troupe du Nouveau Th&#233;&#226;tre de Fadel Ja&#239;bi et Fadel Jaziri ? A chaque nouvelle repr&#233;sentation, elle attirait des spectateurs de Su&#232;de, du Liban, du Maroc, d&#8217;Egypte. Qu&#8217;est devenu le plasticien Habib Chebil ? Qu&#8217;est devenu Ouled Ahmed, le po&#232;te du vin et de l&#8217;amour ? Il n&#8217;&#233;crit plus.<br \/>\nMais qui &#233;crit encore &#224; Tunis ? Se balader du c&#244;t&#233; des bars, des caf&#233;s tels que l&#8217;Univers, le Florence, la Rotonde, le Kilt, c&#8217;est entrer dans le monde des ex. Ex-journalistes, ex-&#233;crivains, ex-com&#233;diens. Les anciens temples de la parole et de l&#8217;&#233;criture ont &#233;t&#233; br&#251;l&#233;s en fum&#233;e de p&#233;tard. Les survivants de cette fellouja ont vendu leur &#226;me ou se sont exil&#233;s dans d&#8217;autres langues.<br \/>\nCe Tunis doit tout &#224; Ben Ali. Il est son professeur et lui a appris &#224; se d&#233;poss&#233;der de sa m&#233;moire. Et c&#8217;est la fin de la fin, le coup de gr&#226;ce. Seules des silhouettes immobiles animent encore cet univers de c&#233;notaphe. Des femmes au sourire de marbre, des vierges &#224; l&#8217;abdomen de carton, empaill&#233;es. La nature ach&#232;ve le travail du temps et tord le cou &#224; ces fr&#234;les beaut&#233;s. Mais alors, dites-moi, que nous reste-t-il de ce Tunis disparu ?<br \/>\nQuelque chose qui, assur&#233;ment, est plus beau que la gloire de ces &#233;poques si vite enfouies, plus beau que la vie m&#234;me : la pri&#232;re de l&#8217;absent.<br \/>\nTaoufik Ben Brik<br \/>\n<em>Taoufik Ben Brik est journaliste et &#233;crivain tunisien.<\/em><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[4],"tags":[102,19],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/amrani.cc\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2032"}],"collection":[{"href":"http:\/\/amrani.cc\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/amrani.cc\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/amrani.cc\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/amrani.cc\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2032"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/amrani.cc\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2032\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/amrani.cc\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2032"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/amrani.cc\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2032"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/amrani.cc\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2032"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}